Dimanche, je suis tombé sur une merveilleuse description de ma fleur préférée d’un auteur né à Montreux en 1830 sur un site Internet dédié à la protection des narcisses. Pourtant mon propos ici n’est point de m’attarder sur le lyrisme des lignes qu’Eugène Rambert (l’auteur en question) avait couchées sur papier à la gloire de cette reine de la Riviera visible dans les Préalpes vaudoises au-dessus de Vevey et Montreux de la mi-mai à presque la mi-juin, même si une prose aussi poétique le mériterait : « […] quelle puissance, quel éclat, quelle surabondance de vie et de parfum ! Quelle hâte de jouir, quelle fièvre de volupté, quelle splendeur et quelle ivresse, quand toutes ces fleurs s’ouvrent à la fois et que les tièdes brises du soir les font ondoyer au passage ! ». D’ailleurs ce n’est pas pour rien qu’un jardin alpin au-dessus de Montreux a été nommé en l’honneur de cet écrivain, professeur d’université et alpiniste décédé il y a bientôt 130 ans…

Non, je tiens ici plutôt à exprimer ma perplexité initiale quant à une affirmation de notre chantre vaudois des paysages alpins et de leur flore. Dans le même texte, publié en 1866, Eugène Rambert affirme que « Quand on sait juste où les chercher, on peut, du Signal de Lausanne, c’est-à-dire d’une distance de six lieues, reconnaître à la teinte le moment où les narcisses sont en fleurs ».

Même si le nom de l’endroit auquel Eugène Rambert fait référence, Signal de Lausanne, a changé (aujourd’hui on appelle cet endroit Signal de Sauvabelin, du nom de la forêt à proximité, un nom lui-même dérivé d’un mélange de latin et de langue celtique – par contre, « signal » fait probablement référence à l’utilisation de l’endroit au Moyen Age et aux Temps Modernes comme avant-poste de reconnaissance pour avertir la population de tout danger de type militaire), il est peu probable que le relief naturel entre Lausanne et les Préalpes de la Riviera ait beaucoup changé en 150 ans. Evidemment, les collines du Lavaux ainsi que celles surplombant Vevey et Montreux se sont dotées de centaines, voire de milliers, de maisons ou de villas depuis mais, j’en suis persuadé, sans avoir eu d’impact profond sur le relief naturel : le Lavaux / la Riviera, ce n’est pas Manhattan !

DSCN8796Préalpes vaudoises où poussent les narcisses, Signal de Sauvabelin, 7 mai 2015

Six lieues cela doit faire entre 24 et 30 kilomètres car je ne sais si la lieue vaudoise était équivalente à la lieue de Paris (laquelle faisait 4 kilomètres d’après le « Trésor de la langue française »). Cela semble faire un peu loin pour « reconnaître à la teinte le moment où les narcisses sont en fleurs ». Je dois donc avouer que j’ai été sceptique dans un premier temps car voici la vue de champs de narcisses que j’ai pu contempler en redescendant des Pléaides dimanche à même pas une lieue :

DSCN0293Champs de narcisses vus en redescendant des Pléaides, 24 mai 2015

Oui, oui : je suis pleinement conscient que la pollution atmosphérique devait être quasi inexistante alors : pas de voitures, pas d’avions et pas même de voie ferrée dans la région (« On entreprit ensuite la section Lausanne-Villeneuve, inaugurée le 2 avril 1861. », in « Petite histoire de nos chemins de fer », Le conteur vaudois : journal de la Suisse romande, samedi 21 août 1886). De plus, les champs de narcisses devaient être bien plus nombreux et bien moins clairsemés que ceux qu’on peut voir de nos jours : « Les deux journaux de Montreux, Le Messager et la Feuille d’Avis[,] organisaient un concours où il fallait trouver le plus de narcisses au m2 : les records se situaient entre 1500 et 2000 fleurs ! » (Source: Narcisses Riviera)

www.narcisses.chBARREOBLIQUEnarcisse_autrefois.phpCapture d’écran de http://www.narcisses.ch/narcisse_autrefois.php

Mais ce qui m’a fait vraiment changer d’avis c’est que je me suis souvenu que j’ai moi-même aperçu de la fenêtre de la chambre à coucher de l’appartement où j’habite le Jet d’eau de Genève un soir d’été (photo ici), soit probablement à plus du double de la distance Lausanne-les hauts de Vevey à vol d’oiseau.

Donc il est très probable que des champs de narcisses étaient visibles au loin jadis depuis les hauts Lausanne. N’est-ce pas triste que cela ne soit plus le cas ?

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