Ancien logo (1987-1988) Sierre-Zinal_Sierre-Zinal 2013_11 août 2013Course(s) à pied, un rendez-vous manqué en 2014

Contrairement à l’an passé, je n’ai participé à aucune course cette année. Cela tient à plusieurs raisons. D’une part un contexte professionnel un peu « tendu » suite au rachat de la firme où je travaille par un concurrent établi à Munich (par « tendu », je fais référence aux licenciements qui ont suivi le rachat), ce qui, paradoxalement, au lieu de me pousser à trouver en la course à pied un exutoire pour cette situation « tendue », m’a plutôt ôté l’envie de courir. D’autre part, le temps a été très pluvieux dans la région où j’habite – ainsi « MétéoSuisse a mesuré le mois de juillet le plus gris depuis le début des mesures sur le Bassin lémanique, en Valais et dans l’Oberland bernois », soit en plus de 150 ans ! Finalement, je me suis blessé le pied gauche lors d’une randonnée dans les Alpes vaudoises début juin, ce qui m’a imposé un repos forcé en ce qui concerne la course à pied d’environ 7 semaines.

DSCN5581[Départ du marathon de Lausanne 2013]

Les graines du doute, la découverte de l’anti-UTMB

Une autre raison tient à la découverte en fin de saison 2013 d’un site « trublion » : je venais de lire le témoignage d’une journaliste coureuse de fond, Nathalie Lamoureux, intitulé « Courir de plaisir, Course à pied, ultrafond, trail… Les coulisses d’un véritable phénomène de société ! » et je cherchais des renseignements sur une course, la « Trotte à Léon », lorsque je suis tombé sur un billet d’Olivier Razemon publié sur le site Internet du journal Le Monde dans la catégorie « Transports » (!), intitulé « Vous n’aimez pas les trails en montagne ? Faites plutôt la sieste ». Ce billet traite de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) ainsi que de son anti-manifestation, l’Ultra-Sieste du Mont-Blanc, organisée en contrepoint à la fameuse course depuis 2009, et cite l’un des organisateurs de cet anti-UTMB : « On est profondément anti-sport [: on n’a] rien contre l’activité physique [mais contre le sport] codifié, institutionnalisé, avec dossard et podium, qui colonise l’espace public, véhicule le modèle dominant de la compétition, le vecteur idéologique du capitalisme. »

L’apologie du culte de la performance, de la compétition

Un rapide survol de quelques pages publiées sur le site « trublion » mentionné précédemment par le collectif Ultra-Sieste lequel, en dépit de son point de vue très à gauche, sema, je l’avoue, un certain trouble en moi (« Ultra-Sieste 2012, arrêtons de courir, changeons de rythme ») ; voici un exemple de la pensée de ces anti-UTMB en particulier et anti-sport en général :

Si le trail en général, et l’ultra-trail en particulier, rencontrent un tel succès auprès de toutes les couches sociales de la population, c’est bien qu’ils correspondent à l’état d’esprit qui prévaut aujourd’hui. Le trail, dans ses aspects de compétition, de dépassement de soi, de concurrence avec ses semblables, de domination de la nature, colle parfaitement au modèle sociétal de notre époque. Car que demande ce modèle sinon d’aller toujours plus vite, plus loin, plus fort, dans une recherche toujours inassouvie de plaisirs individuels et narcissiques [ ? ]. Il faut soit vaincre, soit être vaincu, c’est la loi du plus puissant, du plus performant, du plus rapide, du plus entraîné, du plus équipé et au final du plus riche. Ce sont bien ces règles qui ont été adoptées par le trail. On glorifie les premiers et on dédaigne les derniers. On fait l’apologie des forts et on écarte les faibles. On court contre la montre, contre les autres, contre les éléments, et même contre soi-même, l’adversité y est la règle.

« La sportivation de la vie »

Ce trouble s’enracina un peu plus profondément après que j’eusse écouté le politologue (ainsi qu’objecteur de croissance, amoureux du bien-vivre, signataire de l’Appel pour nos montagnes, auteur de nombreux ouvrages français) Paul Ariès et sa présentation du concept de la « sportivation de la vie » lors d’une conférence donnée dans le cadre d’Ultra-Sieste 2012 (vu que cette conférence est un peu longue, je me contenterai de donner le lien vers celle-ci sur Mountain TV pour la première partie, pour la seconde ainsi que pour la troisième partie, une session « questions-réponses » ; elle est aussi disponible sur le site Internet de Paul Ariès). Un bon résumé de la pensée de Paul Ariès sur le sport, telle que présentée durant cette conférence (soit le concept de la « sportivation de la vie »), est fourni par un entretien de ce politologue avec François L’Yvonnet dans le cadre de « Regards sur le sport » (une série d’entretiens produite pour l’INSEP, Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance) :

http://www.canal-insep.fr/fr_FR/regards_sur_le_sport/paul-aries-politologue-extrait-10

Un trouble-fête : les déchets

Bien avant la découverte de l’Ultra-Sieste et de la pensée de réfractaires au sport tels que Jean-Marie Brohm (sa conférence à l’Ultra-Sieste est disponible ici), je me suis senti interpellé par la problématique des déchets laissés par les coureurs ou tout simplement ceux occasionnés par la tenue de la course (fanions, par exemple). Même si les organisateurs Sierre-Zinal, pour nommer une course à laquelle j’ai pris part en 2013, ont mis en place un service de nettoyage après la course (composé de volontaires – cf « Comment est organisé le service de nettoyage du parcours ? »), la semaine d’après lorsque je me suis rendu à Zinal en car pour y faire une petite course de montagne j’ai aperçu un fanion aux couleurs d’une grande banque suisse qui gisait à flanc de montagne. Au marathon de Lausanne, c’était bien pire : je ne vous explique pas le nombre de fois où j’ai vu des coureurs jeter des emballages de produits énergétiques en direction du Lac Léman (un lac déjà suffisamment pollué par les microplastiques pour ne pas avoir à subir des bombardements de déchets par des centaines de coureurs) ou dans les caniveaux. Je regrette que pour ces deux courses ex-muros, l’on n’ait pas fait plus pour sensibiliser les coureurs à cette problématique, à défaut de mettre en place des mesures, peut-être pas aussi strictes qu’au Forest Trail 31 (ouest Toulousain, France) ou qu’au Super Trail du Barlatay (voir le paragraphe « La gestion des déchets » dans leur Charte Eco-Trail) car les marathoniens ou Sierre-Zinaliens tiennent à leur « chrono perso » :

Les coureurs doivent avoir leur propre gobelet individuel pour être servis en boisson sur les ravitaillements. Ce gobelet individuel est inclus dans le « matériel obligatoire ».

Cela permet de supprimer les gobelets jetables sur le parcours.

Cela représente environ 10 000 gobelets jetables de moins !

[…] Tous vos déchets durant la course devront aller dans « votre » sac et seront en suite déversés dans les poubelles prévues à cet effet sur les points de ravitaillement ou à l’arrivée.

 DSCN4319[Sacs pour les déchets des coureurs, Sierre-Zinal 2013]

Marchandisation et vedettariat à outrance

Peut-être même plus que la question de la gestion des déchets (car ceci est plus facile à résoudre pour les courses qui ont lieu en milieu urbain), je regrette la marchandisation et la commercialisation presqu’à outrance des courses à pied. Je fais référence aux courses auxquelles j’ai participé car il est possible qu’il en soit autrement avec les courses qui attirent moins de participants – pour une liste de courses de montagne en Suisse romande, cliquer ici. Je regrette cette marchandisation, à l’oeuvre déjà dans l’espèce de « paquet surprise » que l’on reçoit lors de son inscription à une course, lequel est bourré d’échantillons commerciaux (je me sens vraiment infantilisé lorsque je reçois un tel paquet). Il y aussi les frais de participation, relativement élevés malgré les sponsors – peut-être parce qu’une partie de cet argent sert à récompenser les coureurs/euses élite qui montent sur le podium … Hormis la Course de l’Escalade, les médias ne s’intéressent d’ailleurs qu’à ce type de coureurs. Il est vrai que pour faire vendre des produits aux coureurs/euses, il est plus facile de se servir de « têtes d’affiche » – cf la politique de marketing d’une grande marque française centrée sur LE coureur de montagne du moment (auquel je me d’ailleurs suis senti obligé de consacrer un billet il y a un an … fétichisme sportif, quand tu nous tiens !).

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[Bénévoles au stand de ravitaillement de Chandolin, Sierre-Zinal 2013]

Aspects positifs

Loin de moi la volonté de nier les aspects positifs de la participation à une ou à plusieurs courses à pied compétitives, à commencer par la pratique d’exercices physiques de façon régulière, laquelle est devenue une nécessité ô combien pressante pour la plus grosse majorité d’entre nous dans les pays (post-)industrialisés en raisons de notre mode de vie sédentaire, de notre alimentation, etc. Il y a le plaisir de courir en plein air, souvent à travers des paysages grandioses et parfois sans voitures à proximité, ainsi que de se retrouver en compagnie de centaines d’autres personnes qui partagent la même passion (un sentiment d’appartenance à un groupe vraiment porteur durant l’effort). Il y a le goût de l’effort, de la discipline auquel on astreint son corps (une certaine forme d’ascétisme à dimension quasi spirituelle selon moi), le plaisir presqu’ineffable de terminer une course difficile sur plusieurs kilomètres et qui aura duré plusieurs heures. Il y a le sentiment de quasi communion avec les spectateurs, les bénévoles aux stands de ravitaillement, les musiciens, les samaritains et masseurs, etc. En bref, participer à une course d’une certaine longueur et d’une certaine difficulté, et la finir, est une expérience mémorable, digne d’être vécue par un maximum de personnes.

La solution : un retour aux sources ?

La solution tiendrait peut-être à un retour aux sources. Les premières courses des « temps modernes » ont eu lieu en Angleterre, il y a plus de 140 ans, les fameuses « fell races ». Curieusement, les « fell races » y ont conservé leur caractère festif et donc non-commercial et non-« il n’y a que les vainqueurs qui comptent ». Les propos de Camille Askins, l’une des coureuses « fell » de ce merveilleux documentaire (en anglais) sur un groupe d’amateurs de ce type de course intitulé « The Bedlamites », sont éloquents à cet égard (10 minutes et 49 secondes dans le reportage) :

Fell running has been going on for a very long time. There have always been amateur groups and races in the lakes and the guides’ races. And things that people organise themselves. It is very low key and democratic. And it is just a much more pleasant environment than all the high-powered, money-oriented sports where you are just a spectator, really, and where it is assumed you are a subject whereas with sports like fell running you are a participant and you can participate at your level as much as you want, really. It is your arena […] and it must have more profound impacts on people’s physical health […] And your interaction with people from your area and exploring your area. And there are no big egos […]. It is actually getting out there and doing something and having a go. It is not watching these gods and goddesses on the television. […] That does nothing for people’s lives; it just makes them feel worse, I think.

POSTSCRIPT : Chaussures pour la course à pied – est-ce qu’on ne se fait quand même pas un peu avoir ?

En parlant d’Angleterre, je vous invite à faire un tour sur le site du seul fabricant européen (Norman Walsh) à produire encore des chaussures de course en Europe (à ma connaissance) …GBP70 = EUR87.50, soit environ la moitié de ce qu’on nous fait payer pour une paire de chaussures manufacturée en Asie … cela fait réfléchir, non ?

Chaussures Norman Walsh_fell running et trailhttp://www.normanwalshuk.com/products-Fell-and-Trail-12-1

Liens :

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